•                                        François Chatelain   (1896 - 1978)

    François Chatelain
    Né à Genève le 25 août 1896. Dans "Les Souvenirs de Maman", il évoque ses souvenirs d’une vie familiale très simple, très unie, profondément chrétienne. Cette éducation, qui paraît avoir été plutôt austère mais affectueuse et joyeuse, semble l’avoir fortement marqué.
    Au sortir du Collège, après le bachot, il entre, fin 1915, au séminaire St. Sulpice à Paris. Mobilisé en juin 1916 – sa famille ayant opté pour la nationalité française – il est incorporé à Bourg en Bresse. Il y rencontre le Père Héret, le premier dominicain qu’il ait connu. Versé dans l’artillerie lourde, il prend part, dans des conditions assez dures, aux combats sur la Marne en 1918.

    Démobilisé en 1919, il se rend à Kain pour réfléchir sur sa vocation. Les responsables lui conseillent d’attendre encore en suivant des études de philosophie à l’Université de Fribourg. Il y passe 3 ans en travaillant à une thèse sur la philosophie affective de Théodule Ribot qui lui vaut le doctorat. Dès lors, il s’oriente vers la psychologie.
    En mars 1922, il entre au noviciat dominicain d’Amiens, puis en mars 1923 reprend ses études philosophiques et théologiques à Kain. Il est ordonné prêtre le 25 juillet 1926.

    En 1932, il est assigné au couvent St Jacques. Il reprend avec Robert Garric et le Père Forestier la direction de la Revue des Jeunes. Il s’oriente vers la pédagogie, fréquentant l’Institut J.J. Rousseau, à Genève, alors creuset de la pédagogie nouvelle.
    - C’est vraisemblablement à cet Institut J.J. Rousseau que se sont rencontrés nos fondateurs. L’originalité étant que ces deux passionnés de pédagogie aient su dépasser leurs convictions personnelles pour travailler ensemble : R. Cousinet était aussi résolument agnostique que F. Chatelain était engagé dans sa foi chrétienne. Ils nouèrent une solide amitié qui se révéla particulièrement efficace lorsqu’un bombardement ayant détruit la maison de R. Cousinet avec toute sa documentation et travaux en cours…. F. Chatelain proposa à R. Cousinet un nouveau départ.

    Ensemble, ils fondent :
    - en 1945, le mouvement l’Education Nouvelle Française ainsi que la revue qui l’accompagnera.
    - en 1946, l’école La Source – pour être l’illustration des Principes de l’Education Nouvelle qui viennent d’être publiés.
    - Ils choisissent Françoise Jasson pour cette fondation.
    Ayant chacun une chaire de psycho-pédagogie, l’un à la Sorbonne, l’autre à l’Institut Catholique, ils s’occupent activement du Mouvement et de la Revue. 
    F. Chatelain décrit ainsi leur travail :
    Tous les jeudis, après son cours à la Sorbonne, M. Cousinet arrivait avec sa serviette bourrée de livres et de revues, et nous parlions de la revue, du mouvement et de toutes les questions plus ou moins proches de l’éducation… Ceux qui ont connu M. Cousinet savent que sa compétence, son érudition étaient exceptionnelles. Il avait lu tout ce qui paraissait concernant l’éducation. Chaque jeudi, il emportait dans sa grande serviette les ouvrages que nous recevions, en anglais, en allemand, en italien, en espagnol et le jeudi suivant il m’apportait le compte-rendu de ses ouvrages qu’il commentait pour moi à bassons rompus. Grâce à un travail incessant, régulier, au fil des semaines et des années, M. Cousinet avait accumulé une quantité exceptionnelle de connaissances. Il entretenait aussi avec de nombreux pionniers de l’Education Nouvelle – Espagnols expatriés en Amérique Latine, Italiens, Allemands, Suisses, Hollandais, etc. – une correspondance qui lui permettait de suivre le développement et les difficultés du mouvement de l’Education Nouvelle mondiale ". (Education et Développement, n°87).Ensemble encore, ils publient, en 1966, une initiation à l’Education Nouvelle avant que F. Chatelain ne quitte l’enseignement pour raison de santé. Il restera désormais à Dijon, s’intéressant à l’histoire de la Bourgogne et de Dijon.
    Il y décède en 1978.
    Ils confient la direction de La Source, premier terrain d’application de l’Ecole Nouvelle à Françoise Jasson.
     
     
      
    Textes de François Chatelain
         

    Les principes de l’éducation nouvelle : 1951.
    François Chatelain

    D’abord une mise en garde :

    « L’éducation nouvelle est un édifice où tout se tient. Dans une école où l’enfant est absorbé par son travail, au sein d’une communauté unie où il s’épanouit à l’aise, comme naturellement, le problème disciplinaire ne se pose guère. Et nous regrettons particulièrement ici d’aborder à part ce principe de la discipline inséparable de tous les autres. »

    « Ce n’est pas vers cette voie de la non-intervention que l’éducation nouvelle s’est tournée.(…) : il n’est pas d’éducation sans adulte..
    Mais la discipline ici est toute personnelle, intérieure. C’est l’adhésion profonde à une loi dont on a compris la raison d’être, la nécessité(…)
    Cela ne peut se faire que petit à petit. Mais dès le plus jeune âge, et longtemps avant son entrée à l’école, l’enfant y sera invité par l’éducateur qui lui laissera, le plus tôt possible, la part de responsabilité dont il est capable. »

    « Lorsque l’écolier grandit et que la classe peut devenir la communauté enfantine que nous avons décrite, c’est par la vie sociale qu’il parvient à la fois à la responsabilité et à la discipline personnelles.
    Cette société enfantine, à leur taille, le maître la confiera aux enfants peu à peu et ils seront amenés progressivement à l’organiser presque entièrement. Non pas seuls sans doute, mais seuls avec l’aide et les conseils du maître. C’est ainsi que pour obtenir l’ordre, la propreté, le silence de la classe, ils sont amenés à créer des charges, à les répartir entre eux, à en contrôler l’exécution. En présence de difficultés inévitables ils seront amenés à établir et formuler des « règles », des lois nécessaires au bien commun –expérience irremplaçable pour comprendre le sens profond,  le bienfait de la loi-. »

    Les principes  de l’éducation nouvelle. 1951.

    C’est François Chatelain, fondateur de la Source avec Roger Cousinet qui les a principalement énoncés et c’est lui qui s’est préoccupé le plus de la vie du groupe, laissant à Roger Cousinet ce qui concernait l’apprentissage.

    Voici ces principes :

     

    • Avoir une vision juste de l’enfant.
    • Mobiliser l’activité de l’enfant.
    • Etre un « entraîneur » et non un « enseigneur ».
    • Partir des intérêts profonds de l’enfant.
    • Engager l’école en pleine vie.
    • Faire de la classe une vraie communauté enfantine.
    • Unir l’activité manuelle au travail de l’esprit.
    • Développer chez l’enfant les facultés créatrices.
    • Donner à chacun selon sa mesure.
    • Remplacer la discipline extérieure par une discipline intérieure librement consentie.

  • Roger CousinetRoger Cousinet (1881 - 1973)

    Né à Arcueil le 30 novembre 1881.
    Fait ses études en internat au Lycée Michelet. Prend conscience de sa vocation de professeur en 1896.
    Bac philo (1898, classe d’André Lalande) une année de khâgne, mais échec à Normale Sup. (1902). Il opte pour l’Inspection primaire – ce qui implique alors, un stage de 5 ans dans l’enseignement primaire.
    Muni d’une licence es lettres (1903), il est nommé instituteur à Malakoff avec un CP de 75 élèves !

    Dès 1907, il s’inscrit à la Société pour l’étude psychologique de l’enfant, dirigée par Binet, puis, nommé inspecteur en 1910, il prend successivement des responsabilités dans plusieurs revues consacrées à l’éducation.
    - Secrétaire de rédaction de la revue l’Educateur Moderne(fondée par J.P. et B. Boncourt)
    - Secrétaire des séances à la Société Binet
    - Directeur de l’Educateur Moderne à la mort de G. Compayre. 
    Il élabore également, sous la direction de Durkheim, une thèse sur la vie sociale des enfants.

    Mobilisé en 1914 et blessé à Neuilly St. Vaast. Il est classé auxiliaire et démobilisé en 1917.
    Il reprend ses travaux en 1920 et met au point la méthode de travail libre par groupe.
    - Il publie des leçons d’histoire dans l’Ecole de la Vie.
    1921 Fondation avec Mme Guéritte d’une association pédagogique La Nouvelle Educationqui publiera de 1922 à 1936 des cahiers mensuels.
    1ère édition d’une brochure sur le travail libre par groupe. Elle sera suivie en 1925 d’une seconde édition augmentée d’une méthode de travail libre à l’usage des enfants de 9 à 12 ans.
    Publication de l’Oiseau Bleu, recueil périodique de récits d’enfants.

    Il donne des conférences et participe à des congrès importants tels que :
    - 3ème Congrès de l’Education Morale à Genève, où il fait une communication sur l’Histoire des choses (1922)
    - 4ème Assemblée de la Nouvelle Education avec la participation de J. Piaget (1922) à Paris.
    - Conférence à Oxford sur l’influence du travail libre sur le caractère des enfants.
    - 5ème Congrès de la Ligue Internationale de l’Education Nouvelle à Elseneur (1928)
    - Congrès de la Nouvelle Education (1931) avec une communication de Maria Montessori devant un millier de personnes.

    Ses méthodes, en tant qu’inspecteur, étant contestées par l’Education Nationale, il quitte l’Aube pour Sedan et, infatigable chercheur, parvient à créer une classe expérimentale dans une école publique de plein air, à l’initiative de la Croix Rouge – puis les interdits sur ses expériences finissant par être levés, il est muté (sur sa demande) à Juvisy.
    1939 : la guerre met fin à la Nouvelle Education.
    1941 : Les premières manifestations de la vie sociale chez l’enfant. Journal de Psychologie.
    1944, 18 avril : bombardement allié sur Juvisy : sa vie est sauve, mais la somme de documents accumulée au cours d’une longue vie de recherche est détruite.

    1945 : Cours de pédagogie à La Sorbonne (jusqu’en 1958).
    Fondation, avec F. Chatelain, de l’Ecole nouvelle française.
    Edition définitive de Une méthode de travail libre par groupes au Cerf (réed. En 1949 et en 1968).
    1949 : Leçons de pédagogie (PUF)
    1950 : Fais ce que je te dis (réédité au Scarabée en 1961).
    L’enseignement de l’histoire et l’éducation nouvelle (Presses d’Ile de France)
    La vie sociale de l’enfant (Scarabée)
    L’éducation nouvelle (Delachaux et Niestlé).

    1951 : Série de conférences à l’Ecole des Cadres des Charbonnages de France, puis à Mulhouse et à Colmar. Journée d’études E.N.F. à Luxembourg.
    1952 : L’enseignement de la grammaire (Delachaux et Niestlé)
    La formation de l’éducateur (PUF)
    Traductions espagnoles de La méthode… et L’Education nouvelle.
    Traduction italienne de La méthode…
    1953 : traduction en espagnol de La vie sociale des enfants, en italien de L’éducation nouvelle.
    1954 : La culture intellectuelle (Presses d’Ile de France)
    1959 : Pédagogie de l’apprentissage (PUF)
    1964 : Fondation, avec Louis Raillon, de Education et développement. R.C. comme précédemment dans l’E.N.F., y publie de nombreux articles et comptes rendus.

    1973, 5 avril : mort de Roger Cousinet à Paris.

    Pierre Cousinet à qui nous devons, cette chronologie, rédigée en partie d’après des notes de son père, ajoute : « Il avait été un bon pianiste et violoniste amateur, critique musical et historien érudit, ouvert à toutes les formes d’art et pénétré de l’ancien esprit ‘humaniste’».

     

    Textes de Roger Cousinet
         

    La méthode de travail libre par groupes en 1921

     «  Quand j’ai, pour la première fois, il y a dix-sept ans, expérimenté et exposé ma méthode, je l’ai désignée sous le nom de Méthode de travail libre par groupes, afin de rassembler dans cette appellation les deux caractères qui en faisaient, en 1920, quelque chose d’assez neuf. 
    Depuis que ma méthode a vieilli, l’habitude de réduire les idées à ce qu’elles ont de plus apparent, ou de plus séduisant, a fait que, quand on ne l’appelle pas de mon nom, on l’intitule souvent en bref « Méthode de travail par groupes », ce qui a le double inconvénient de laisser croire qu’elle soit la seule de ce genre et de faire disparaître ce mot qui a pour moi le plus d’importance et qui définit le mieux ce que j’ai voulu faire. La liberté est en effet pour moi l’essentiel, le groupe l’accessoire, ou, si l’on veut, la liberté est le principe fondamental dont la constitution de groupes est le dérivé. »

    « Ces principes posés, j’ai entrepris l’expérience qui était destinée à confirmer ou à infirmer mes hypothèses. Avec l’aide de collaborateurs, ou d’autres pédagogues, dont le nombre est déjà respectable , en différents pays et chez nous dans les milieux les plus divers, j’ai présenté à plusieurs centaines d’enfants cet instrument de travail qu’est une méthode.(…) Formation libre des groupes, mise à la disposition de chaque groupe d’une petite bibliothèque pour permettre la lecture libre, de tous les matériaux nécessaires à ce genre de travail, d’un tableau noir où figure d’abord le travail écrit soumis au contrôle du maître (au seul point de la correction orthographique) avant d’être recopié sur le cahier de groupe –illustration de tous les travaux écrits, après un certain nombre d’observations faites dans telle ou telle catégorie, résumé, suivant un ordre trouvé par les enfants, sur une fiche- après l’établissement d’un certain nombre de fiches de la même catégorie (historique, géographique ou scientifique), essai d’un classement libre, et constitution de tableaux d’ensemble récapitulatifs (…)Classer après avoir observé est à la fois une activité naturelle de l’enfance (…)et un mode précieux de formation de l’esprit, dont les enfants sont actuellement privés, puisque les livres et l’enseignement leur présentent les choses toutes classées.
    Je puis maintenant répondre à la question que je posais au début de ce travail, en disant que l’expérience a réussi. Je considère comme aujourd’hui démontré, que les enfants sont capables d’agir seuls, et que si on en prend le soin, indispensable, de rassembler à l’école les éléments nécessaires à leur vie mentale, on peut les laisser libres d’y faire leur choix. »
    L’information pédagogique.n°2 1937

    Qu’est-ce que la liberté :

     « Etre libre, ce n’est pas seulement ne pas être contraint, c’est être placé dans un milieu où on puisse trouver les éléments nécessaires à la vie. Le problème devenait pour moi : de quoi l’enfant a-t-il besoin pour vivre ? Les éléments nécessaires à la vie mentale étant trouvés et réunis, est- il possible de laisser l’enfant libre d’y faire son choix ? »
    La méthode de travail libre par groupes. 1921.

    Liberté de travailler en groupe :

     « Mais pour le libérer entièrement, il fallait aussi le laisser vivre selon ses modes qui sont de parler et de se mouvoir, mais aussi, à partir d’un certain âge, de vivre en société. J’avais constaté (et d’autres avant et avec moi) que, vers l’âge de 8 ou 9 ans, les enfants éprouvent le besoin de former des groupes, de travailler en commun, de collaborer. Je voulais leur donner une liberté entière, je leur ai donné aussi celle-là, la liberté de travailler par groupes, par groupes librement constitués, sans qu’aucune intervention de l’adulte vînt ni en fixer le nombre, ni en déterminer la constitution, ni en contrarier d’aucune manière la formation et le développement. Les enfants se sont groupés comme ils ont voulu, ont défait ces groupes selon les leçons de l’expérience, en ont reformé d’autres avec une entière liberté. Ils ont ainsi travaillé, comme ils jouent, en conformité avec un besoin naturel, que ce soit, comme je le pense avec Piaget, celui de confronter à d’autres pensées, et de socialiser une pensée qui est restée jusqu’ici strictement individuelle et partielle, soit qu’il y ait là un besoin plus profond, je veux dire plus lié au développement organique, d’insérer son action dans un ensemble d’activités et de la mieux organiser en la faisant une pièce d’un organisme. »
    L’information pédagogique.n°2 1937

    Liberté de bouger :

    « L’enfant est d’abord un être actif, à prendre le mot dans le ses le plus matériel. Il se meut, et il a besoin de mouvoir son corps et ses membres. Je lui ai donc donné à l’école la liberté de se mouvoir. Je ne l’ai plus astreint à rester assis à la même place, immobile. Il a pu bouger et se lever quand il lui plaisait pour se transporter dans tous les endroits de la classe où il avait envie et besoin d’aller. (…)
    L’enfant est encore actif d’une troisième façon, d’un autre ordre cette fois. Ce n’est pas seulement son corps qui croît, c’est son esprit aussi, il a donc besoin de mouvoir son esprit, en construisant par l’esprit, comme il fait avec ses mains. Je lui ai donc donné à l’école la liberté ce créer, de peindre, de chanter, d’écrire des récits ou des poèmes, de s’exercer à l’art dramatique et, avant tout, et comme condition, la liberté de parler, la parole étant à l’esprit ce que le mouvement est aux mains . »
    L’information pédagogique.n°2 1937

    Liberté de comprendre :

    «  Mais il y a autre chose. Certes l’enfant a besoin de parler comme il agit et besoin de créer comme il construit, mais son esprit, et ceci de très bonne heure même, n’est pas seulement constructeur, il est interprétateur aussi. A la fois sans doute parce que son esprit est humain et sans doute parce qu’il est l’héritier d’une vieille civilisation, et que les ouvrages de l’homme tiennent sous son regard une place considérable, il ne lui suffit pas d’agir, il veut comprendre. Pour comprendre, il a besoins de regarder de près, d’observer. (…) D’abord les objets naturels, plantes, animaux, minéraux, dont l’observation constitue le travail scientifique. Ensuite les produits de l’industrie humaine, habitation, meubles, vêtements, appareils de chauffage et d’éclairage, outils, machine, institution, suivis au cours des transformations qu’ils ont subies dans le temps, et dont l’observation constitue le travail historique (histoire des choses). Ensuite, la place de ces produits et de ces objets dans l’espace, et l’observation de cet espace et des différentes formes qu’il prend, constituant le travail géographique. Enfin, l’observation des mesures, et des rapports numériques des choses, constituant le travail arithmétique.
    Voilà de nouveaux aliments intellectuels qui m’ont paru représenter la totalité des objets vers lesquels se porte l’activité mentale des enfants. »
    L’information pédagogique.n°2 1937

    Note : Pour Cousinet, la maîtrise de la langue et de l’orthographe n’est qu’utilitaire et viendra peu à peu quand l’enfant en aura besoin .D’où l’importance de la correction des textes de synthèse qui seront présentés au groupe. (Mais sans doute, le contexte culturel a-t-il évolué ici.)

    La méthode en 1945 :

    « On observe d’abord, naturellement, une grande agitation. Il faut que les groupes se forment. Ils se forment très vite. Comme on rend aux enfants l’usage d’une activité naturelle, ils agissent naturellement, sans étonnement et sans agitation. Les groupes se forment selon les sympathies et les habitudes, les mêmes en classe qu’en dehors de la classe. Et puis, partout le même phénomène s’est produit. Les enfants constatent assez vite qu’un groupe de joueurs ne peur pas se transformer instantanément en un groupe de travailleurs ; il faut à chaque membre d’autres aptitudes, et il faut entre tous les membres une autre homogénéité. La plupart des groupes se défont aussi vite qu’ils se sont formés, et, durant trois semaines au moins, la composition en change continuellement. J’ai toujours recommandé à mes collaborateurs de s’abstenir de toute intervention pendant cette période de préparation. (Pouvons- nous encore agir ainsi au Collège et au Lycée avec les temps de cours qui nous sont impartis ?) Elle est précieuse puisqu’elle permet à chaque enfant une première prise de conscience de sa valeur en tant que membre de tel ou tel groupe, ou de la valeur de ceux avec qui il va collaborer. Pas de leader. Elle remet à leur vraie place les leaders, qui avaient usurpé celle qu’ils détenaient, elle redonne confiance aux « outcasts ». Elle permet à chacun de se trouver une place au sein d’un groupe. »

    «  Si la division systématique du travail est exceptionnelle, l’obéissance de l’équipe à un chef l’est plus encore. Jamais je n’ai constaté que le groupe ait décidé de se choisir un chef, par voie d’élection. Dans les cas très rares où un membre du groupe a essayé de s’imposer comme chef, son autorité a été éphémère. J’ai donc le droit d’estimer que la présence d’un chef à la tête d’un groupe d’enfants libres est un phénomène anormal. Les choses se passent généralement ainsi : quand le travail est terminé et que le groupe passe à un autre travail (…), ou bien tous les membres du groupe s’accordent, en vertu d’une sorte d’harmonie préétablie, pour choisir cet autre travail, ou bien l’initiative vient d’un enfant qui fait une proposition acceptée par les autres. Mais une fois le travail commencé, il ne se poursuit plus du tout comme on pourrait le croire, et comme il arriverait chez des adultes. Celui qui a proposé le travail  a exprimé une idée qui lui était venue par inspiration ou par suggestion, il n’a pas de plan qu’il soumette à l’approbation des autres membres du groups en sollicitant leur collaboration, il ne dirige pas le travail en demandant à chacun son apport, il propose le sujet, quelquefois il propose aussi le début du travail, quelquefois il passe aussitôt à l’arrière-plan et chacun apporte sa contribution, sans hiérarchie,même sans ordre  apparent, selon qu’une idée se présente spontanément à l’esprit, ou est suggérée par celle qui vient d’être émise . »
    Une méthode de travail libre par groupes. 1945

    Pour Cousinet, les leaders mis en avant par les anglo-saxons sont une imitation des adultes, néfaste au travail du groupe.

     « Il n’y a pas d’école où les élèves font tout ce qu’ils veulent. Il y a des écoles où d’abord il y a des lois, c'est-à-dire des règles précises, connues des élèves, acceptées des élèves, acceptées des maîtres, des lois auxquelles les maîtres, renonçant à leur autorité, se soumettent, comme dans la société, en dehors de l’école, ils se soumettent à la fois à la loi écrite et à la loi non écrite, à la loi morale. L’autorité est personnelle, capricieuse, égoïste, changeante au gré des humeurs de celui qui l’exerce. La loi est impersonnelle, immuable, ne favorise personne. Et pour que ces lois soient efficaces, il faut qu’elles soient, à l’école où viennent des enfants et non des adultes, des lois surtout positives, et le moins possible négatives, des lois émettant, autorisant, justifiant, et non des lois, comme nous l’avons dit, à peu près uniquement interdisant. Contre l’interdiction l’enfant se rebelle, moins à cause de l’attrait du fruit défendu, qu’à cause de l’action défendue.(…) Défiez-vous de l’interdiction, c’est l’interdiction qui crée la faute. »
    L’école nouvelle française n° 46.

    L’élève cultivé :

    «  Il sait « se tirer d’affaire », évaluer les difficultés qui se présentent à lui et les résoudre, parce qu’il n’a jamais été mis en présence de difficultés insurmontables. Il sait travailler, c'est-à-dire mener une tâche jusqu’à son avènement, parce qu’il a toujours eu le temps nécessaire pour achever sa tâche et qu’il n’a jamais  été interrompu avant de l’avoir terminée. Il sait collaborer avec des camarades, parce qu’il a fait librement l’apprentissage de la vie sociale. Il sait respecter l’éducateur parce que l’éducateur l’a toujours respecté. »
    L’éducation nouvelle. 1950

    « L’éducation n’est pas du domaine du savoir mais du domaine de l’action. »
     « Choisir un éducateur, c’est choisir quelqu’un qui a des aptitudes à agir, à exercer une certaine sorte d’activité étant sans doute nourrie par un savoir, mais restant la fin dernière de l’éducation. »
     « La recherche de la vraie question est indispensable à celui qui veut entreprendre un travail en éducation nouvelle. »
    La formation de l’éducateur. 1952

    C’est pourquoi Cousinet préconisait avant tout les stages pour apprendre à enseigner.
    De même, il jugeait absolument nécessaire d’avoir une bonne connaissance de la psychologie   de l’enfant et de l’adolescent et des différentes étapes de son développement.

    « Le maître n’a donc autre chose à faire qu’à créer ce milieu pédagogique fait d’éléments utilisables pour l’élève et parmi lesquels l’élève  choisira (choisit en fait)ceux dont il fera des éléments pour lui culturels. »

    «  Abandonnons donc une idée qui n’est qu’un mythe, qui crée des mythes, et d’abord son propre mythe. Voyons la réalité. La réalité est que, parmi un grand nombre d’objets, l’élève trouve l’objet de son intérêt, objet qui correspond à sa spécialité. A l’aide d’une technique qu’il découvre ou qu’il apprend, il traite cet objet, il l’utilise, il en fait quelque chose (…) Au cours de ce travail spécialisé, il rencontre des problèmes nouveaux, particuliers, qu’il essaie de résoudre en usant des particuliers antérieurement acquis (cette possibilité de résoudre des problèmes nouveaux étant le meilleur signe de la vraie culture), et il s’achemine peu à peu vers un général plus ou moins général ou intègre d’autres particuliers rencontrés au cours du travail. C’est là se cultiver, chacun à sa mesure. »

    « C’est une erreur de croire qu’une théorie, autrement dit qu’en théorie, détermine une pratique. La pratique et la théorie s’acquièrent par des voies que ne se rencontrent pas. La théorie ne vient qu’après coup pour justifier la pratique, quand elle a été, grâce à la pratique, vraiment théorisé par l’individu qui agit, au lieu de lui être seulement livré par un autre. »
    La culture intellectuelle.1953 PUF

    «  Le maître n’a donc autre chose à faire qu’à créer ce milieu pédagogique fait d’éléments utilisables pour l’élève et parmi lesquels chaque élève choisira (choisit en fait) ceux dont il fera des éléments pour lui culturels. Il n’est pas contestable d’ailleurs que la leçon et l’explication du maître ne constituent des éléments de ce milieu et puissent pour cette raison aider à la culture de l’élève. Mais c’est une illusion de croire qu’elles constituent la totalité du milieu pédagogique. Elles n’y sont que des éléments de ce milieu que l’élève ajoute ou n’ajoute pas là, à tous les éléments qu’il emprunte à ses lectures, à ses parents, à ses camarades, au monde extra-scolaire pour composer son milieu culturel. »…

    « Voyons la réalité. La réalité est que, parmi un grand nombre d’objets, l’élève trouve l’objet de son intérêt, objet qui correspond à sa spécialité. A l’aide d’un technique qu’il découvre ou qu’il apprend, il traite cet objet, il l’utilise, il en fait quelque chose (…). Au cours de ce travail spécialisé, il rencontre des problèmes nouveaux, particulier, qu’il essaie de résoudre en usant des particuliers antérieurement acquis (cette possibilité de résoudre des problèmes nouveaux étant le meilleur signe de la vraie culture), et il s’achemine peu à peu vers un général plus ou moins général ou intègre d’autres particuliers rencontrés au cours du travail. C’est là se cultiver, chacun à sa mesure. »
    La culture intellectuelle . 1953

     

     


  • Françoise Jasson  (1920-1980)

    Françoise Jasson est née à Paris le 15 septembre 1920, aînée de 4 enfants (une maman souvent Françoise Jassonsouffrante, elle participe à l’éducation de ses deux plus jeunes frères).
    A 18 ans, premiers pas sur le chemin de l’éducatif, elle prend des responsabilités aux Guides de France (scoutisme féminin français) d’abord au plan local, puis chargée de formation et de recherche.
    1938 : Munie d’un diplôme de jardinière d’enfants, son premier poste est un collège parisien dont la directrice Hélène Georget se préoccupe des recherches en cours en matière d’éducation. C’est elle qui conseille à Françoise Jasson d’approfondir ses connaissances, de "chercher". Ce qu’elle fait en suivant les cours de psycho-pédagogie de François Chatelain, puis de Roger Cousinet.
    1946 : Elle a 26 ans lorsque ces deux pédagogues lui confient la création d’une école qui pourrait illustrer les principes de l’Education Nouvelle, récemment publiés. Il est sûrement important qu’ils aient choisi quelqu’un de jeune et de "neuf" en éducation.
    Important aussi que cette fondation corresponde également au désir de plusieurs parents. Ainsi naît la trilogie de base de La Source (enfant – parent – école).
    On commence "petit" le 18 novembre 1946. Françoise Jasson se trouve avec 9 enfants de 5 à 7 ans dans le salon d’un appartement prêté par un parent rue des St-Pères à Paris puis hébergés dans une petite école rue de l’Abbaye..
    Deux ans plus tard, quelques fonds ayant été rassemblés, La Source s’installe à Meudon-Bellevue, dans une maison où tout est à aménager (les premiers enseignants habitent la maison, font le ménage, fabriquent de leurs mains casiers et étagères, créent le jardin. C’est le temps des pionniers !).
    En 1948 l’école est officiellement ouverte : secondaire, mixte et non confessionnelle.
    Très vite, le nombre des élèves se multiplie, ainsi que les classes, sous l’œil vigilant de R. Cousinet (et au début, de F. Chatelain qui doit bientôt abandonner car souffrant).

    Pendant quelques années, Françoise Jasson suit ses premiers élèves puis renonce à leur prise en charge directe pour se consacrer à sa tâche de directrice.
    Une directrice qui veille à tout dans un souci d’harmonie générale, qui lui est propre et qui correspond bien à l’esprit de l’Education Nouvelle.
    Harmonie du cadre de vie - la maison est en ordre, jolie, habitée de dessins ou de tableaux témoignant d’un travail en cours, ainsi que de fleurs – à l’intérieur comme au jardin.

    Harmonie des relations – on explique clairement aux enfants pourquoi il faut faire ou ne pas faire ceci ou cela.
    On "vit ensemble" adultes et enfants. L’équipe éducative se construit ainsi et la porte de Françoise Jasson est toujours ouverte à quiconque souhaite un avis, un soutien. Les parents aussi trouvent leur place et apportent une aide efficace.
    Cette harmonie aura du mal à rester évidente lorsque l’école aura beaucoup grandi mais Françoise Jasson continuera à veiller à l’épanouissement de tous – avec la même qualité d’exigence. Elle se tient au courant de l’évolution de chacun, discute des contrôles avec les enseignants, etc. Tous ceux qui l’ont connue évoquent le regard particulier qu’elle savait porter sur chaque enfant.
    Bien entendu aussi… et quelle que soit la volonté d’harmonie il y aura des divergences de points de vue – des conflits divers que F. Jasson s’efforce de gérer avec honnêteté.

    Mais la Directrice de La Source a un autre rôle important à jouer, celui de représentation de communication à l’extérieur de l’école. Dans les années 45-60 de grands espoirs s’étaient levés de faire " bouger " l’école en divers lieux, on essaie de créer, modifier.
    Dans ce contexte, l’expérience de La Source, la caution de R. Cousinet et F. Chatelain maintenant reconnus, attirent une curiosité, des questions. Il est essentiel de " rendre compte ". F. Jasson et l’équipe Source s’acquittent volontiers de cette tâche.
    En organisant des portes ouvertes, des expositions… qui permettent l’échange. 
    En écrivant dans la Revue ENF et en étant présent aux stages ENF (souvent implantés à La Source)
    En participant à des colloques, conférences, etc…
    En appartenant au Comité de Liaison d’Education Nouvelle.
    Par la suite, les élèves, devenus adolescents, mettent en évidence que la pédagogie prévue pour les petits doit être adaptée à leur usage même si les principes restent valables.

    Faut-il aller jusqu’au bachot ? Après mûre réflexion, il est décidé que l’éducation nouvelle doit faire ses preuves en étant confrontée à l’examen.
    Vers 1960 (ce sera l’autre question, non moins brûlante)… faut-il s’engager avec l’Etat ? C’est un risque, mais la balance penche en faveur du moindre coût pour les familles ainsi que du statut des enseignants – le contrat d’association est donc courageusement choisi.
    Ainsi, avec les années, la nouveauté, le militantisme se sont un peu émoussés… Françoise Jasson et son équipe prennent d’autres initiatives et créent :
    - Les rencontres pédagogiques, rencontres dont l’originalité réside dans le fait qu’elle sont ouvertes aussi bien aux individuels qu’aux organismes publics ou privés.
    - En 1969, l’Association Nationale pour le développement de l’Education Nouvelle qui regroupe les écoles nouvelles se référant à l’ENF et ayant pour objectif premier la création d’un Centre de Formation destiné à fournir aux Ecoles Nouvelles des enseignants formés dans cet esprit (le projet était ambitieux, voulant allier stages dans les écoles + études en fac + pédagogie). Faute de crédits ou de subventions ce centre ne peut fonctionner qu’une année. L’ANEN restera cependant Centre de Formation permanente et regroupement d’écoles nouvelles.
    Ce faisant, au fil des jours, bientôt 30 années se sont écoulées. L’ensemble Source est devenu lourd à gérer. Il compte 600 élèves, 450 familles, 70 professeurs.
    La fatigue se faisant sentir, Françoise Jasson quitte La Source en juin 1975 ayant été jusqu’au bout présente à tous, petits et grands.
    Yves Brunel lui succède. 

    Mais Françoise Jasson ne bénéficiera pas d’un repos bien gagné, puisque malade, elle décède 5 ans plus tard le 3 mai 1980. Ses obsèques sont l’occasion de nombreux témoignages et des remerciements de tous.





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